Au plaisir des jouets
L'homme qui penche
Au vif du monde
Pour Elvin Jones
L'empreinte de Thomas Bernhard
Magicosmologie
Le pays des fantômes
La répétition des erreurs
Un magicien
Une fois un jour
La ferme du garet
Le journal d'un manoeuvre
Finalement quoi
Le lumbago chez Baudelaire
Vie de famille
Flaschko (101 mélodrames assis)
Le retour du martinet
Kratochvil
Moulin à parole
C'est la vie
La malédiction de la famille Guergand

 

L'homme qui penche



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Production et distribution

Création au Théâtre Vidy Lausanne ETE novembre 2008
D’après le livre L’HOMME QUI PENCHE de Thierry Metz éditions Pleine page 1996

Mise en scène et adaptation : Marc Feld
Scénographie et conception images : Jean-Jacques Nguyen Marc Feld
Musique originale : Jean-Jacques Franchin
Lumière : Denis Monmarché
Avec :
Sylvain Thirolle comédien
Jean-Jacques Franchin musicien

Production :
A.C.S.V – Théâtre du
Maraudeur
Coproduction :
Théâtre Vidy-Lausanne
Espace Jean Legendre- Théâtre de Compiègne
Itinéraires Singuliers
Compagnie KAO
Avec le soutien de :
la DRAC Bourgogne
Conseil Régional de
Bourgogne
Conseil général de Seine
et Loire
Remerciements :
CHS de la Chartreuse de
Dijon
Editions Pleine Page
Françoise Metz

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Présentation

«  ici, je me dois de parler de l’alcool. Avec le risque d’y revenir. Pas un traité ni une parabole, je ne sais pas faire ça, je laisse ce travail aux abstinents ou à la raison pure. J’essaye, à ma manière et plus simplement, de faire entrer l’homme que je suis devenu dans la maison de la rencontre et de la réparation. Si ce n’est pas lui tout entier, au moins ses mains et son visage. Tout n’entrera pas. »
(T.Metz L’homme qu penche)

Entre le regard et la main

De l’infime à l’infini

L’HOMME QUI PENCHE, résulte de deux séjours volontaires effectués par Thierry Metz, dans un hôpital psychiatrique près de Bordeaux pour une cure de désintoxication. Deux ultimes tentatives pour se redresser quelques semaines avant de cesser d’écrire.
Le livre est né de la proposition de Didier Périz, l’éditeur de Thierry Metz à Bordeaux : «Thierry avait des problèmes d’alcoolisme depuis très longtemps ce qui l’a conduit à certains moments dans des centres de désintoxication. Moi je lui ai proposé d’écrire un texte sur l’alcool, Il a été très séduit par la proposition…Quelques semaines après qu’on en ait discuté, il est rentré à l’hôpital de Cadillac à côté de Bordeaux pour essayer de traiter ce problème, son problème. Et à la sortie de l’hôpital il est venu m’apporter un texte qu’il avait intitulé «  l’homme qui penche ».  

Un récit âpre, sur la souffrance intérieure, sur l’isolement d’une fraternité absolue et essentielle où l’humanité de Thierry Metz apparaît intrinsèquement liée à son écriture.

L’homme qui penche se penche pour écrire, pour retenir, peut- être, ce qui était plus penché que lui. (T.Metz L’homme qu penche)

La parole, ici a la fragilité d’une brindille et en même temps, la puissance d’un arbre dont les racines puisent leur sève au plus profond de la terre.
De l’observation de ceux qui l’entourent, de leurs différences, de la souffrance qui émane de chaque être croisé dans ce lieu, Thierry Metz, avec une infinie retenue et une délicatesse de tous les instants, esquisse un miroir qui nous rassemble et sans doute nous ressemble.
Comme toujours, chez lui, l’approche de l’autre dans sa fragilité de vivre est la matière même de son livre.

Il y’a toujours quelqu’un dans le fumoir. Même ceux qui ne fument pas y viennent. Pour parler ou pour ne pas être seuls. Ce qu’on dit là évoque ou congédie, rapproche ou éloigne, croise des regards, creuse des instants comme on creuse une fosse. Chacun y enterre quelque chose, comme cette phrase en suspens et sans réponse de Sylvie : «  Pourquoi ne peut-on éviter ce qui arrive ? »(T.Metz L’homme qu penche)

J’envisage ce spectacle comme un voyage, de l’infime à l’infini, de l’indicible à la phrase la plus nue, vers le mystère de vivre ; en regard des vertiges et de l’ivresse qui nous habitent tous.

En adaptant ce livre (qui n’est pas une pièce de théâtre) pour la scène, notre désir est d’être au plus proche de la sensibilité des mots de Thierry Metz.

L'adaptation se présente comme un spectacle transversal où texte images et musique se confrontent pour entrer en résonance.
Les images nous permettent de pénétrer dans l'écriture de Thierry Metz, de fouiller à la fois son rythme, sa structure, de la donner à voir, à entendre et de jouer avec l'imaginaire du spectateur.
Elles convoquent des visages, des corps, des paroles, là où les mots du livre nous les faisaient imaginer.
L'image, telle les lambeaux d'une parole éclatée, voyage dans le spectacle.
Une quinzaine de films courts rencontrent et croisent dans une
sorte d’écho polyphonique le texte dit dans son intégralité par l'acteur sur scène.

La musique composée et jouée par Jean Jacques Franchin, accompagne par moment le texte, par moment les images et à d'autres instants se déploie seule dans "l'espace-temps" de la représentation.

Les images que nous avons tournées, ne sont en aucun cas les éléments d’un reportage sur l’internement psychiatrique. Elles tentent de saisir et d’approcher de manière sensible et plastique les matériaux contenus dans le texte même : les espaces où déambulent les patients, les visages, les corps, les regards croisés par le poète dans l’hôpital le temps de son hospitalisation.
Equipés d’un matériel de prises de vue léger nous sommes donc partis à la rencontre de  ces personnages, compagnons d’un instant de l’auteur. Nous les avons accompagnés en filmant leurs gestes, leurs activités, leur vie au quotidien, au cours d’un séjour dans le pavillon Régis du CHS de la Chartreuse à Dijon.
Des passages du texte ont été lus à des patients, des médecins, du personnel soignant, nous leur avons également demandé de lire eux-mêmes des passages de leur choix dans le livre. Contre point, contre chant, hors champ de l’écriture, leurs visages filmés en lisant, en écoutant, en réagissant, feront vibrer à l’intérieur du spectacle un autre espace de parole.

Entrer dans l’écriture du poète pour la porter sur scène en confrontant images et texte, nous obligent à éviter toute forme d’illustration et à construire un espace qui ne se réduise pas à un lieu de projection classique.
Comme la lumière, l’image doit prendre corps par les matières qu’elle traverse ou heurte sur scène (tissus noirs, papiers déchirés, objets manipulés par le comédien, voiles de forçage froissé, papier calque). Elle en épouse la forme, l’épaisseur, elle en prend la brillance ou disparaît dans son obscurité. L’image doit donc être libre, multiple, nomade, aux dimensions variables pour tour à tour traverser l’espace, le modeler, le déconstruire, être un va et vient incessant entre le plein et la nudité pour laisser toute sa place au texte dit par l’acteur Sylvain Thirolle et à la musique composée et jouée par Jean-Jacques Franchin.

En 1995, j’adaptai et créai au théâtre un autre texte de Thierry Metz : LE JOURNAL D’UN MANŒUVRE (ed. Gallimard), à la suite de ce spectacle, une amitié forte est née entre Thierry et moi. Comme je pratique autant la peinture que le théâtre, j’ai fait venir Thierry à l’atelier.
Le désir de faire un livre ensemble, mêlant un texte à venir et mes travaux de peinture nous a semblé évident, comme le prolongement d’une conversation amicale.
Un jour, en visite à l’atelier, il m'offrit un livre L’HOMME QUI PENCHE en l'ouvrant je découvrais cette dédicace : c'est un peu chacun de nous, Marc, entre le regard et la main. Un jour, espérons-le, il y aura un rapprochement dans les distances."
C'est de cela qu'il s'agit pour moi dans cette création: " ce rapprochement dans les distances".
Peut-être est-ce, la fonction même du théâtre: établir une fraternité poétique autour d'une écriture et d'une parole.

Marc Feld

Thierry Metz

Thierry Metz a décidé de quitter ce monde le 16 avril 1997, épuisé de ne pouvoir résister aux cauchemars qui l’accablaient depuis un drame familial survenu en 1988. Né en 1956, à Paris, il s’installe à vingt-et-un ans avec sa
femme Françoise dans une maison près d’Agen ; il exerce des travaux de manœuvre sur les chantiers pour gagner sa vie. C’est le soir et entre ses périodes de chantier qu’il se livre à l’écriture. Autre chantier que celui des mots, avec lesquels il construit un univers lumineux de simplicité et de justesse.
Thierry Metz reste l’auteur de peu de livres, mais essentiels. De «Dolmen» (Cahiers Froissart, 1989) à «Terre» (Opales/
Pleine Page, 1997), tout juste neuf livres, tous nés de la nécessité de s’inscrire dans l’attachement et l’arrachement à
la vie, de s’inscrire dans les tracés fragiles de gestes simples: ceux du maçon et du manœuvre, ceux de l’ouvrier agricole, ceux d’agent dans une bibliothèque (à ranger, à classer des livres) et ceux qui traversent tous les précédents et les reprennent, les gestes de l’écrivain. «Se pencher pour écrire, pour retenir, peut-être, ce qui était plus penché que lui.»

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Critique

Article - 27/11/2008 JOURNAL 24H Ch
Les grands brûlés de l’alcool
théâtre - L’homme qui penche, à Vidy, module le journal de détresse de Thierry Metz avec force et poésie.
Critique.
L’homme qui penche, sous le poids de la vie, est ici celui qui s’efforce de fixer sur le papier ce qu’il vit pour «ne pas perdre le fil». La première page de ce carnet de détresse est datée d’octobre 1996, au Centre hospitalier de Cadillac en Gironde, pavillon Charcot. La dernière s’est écrite le 31 janvier 1997. Thierry Metz a choisi de disparaître le 16 avril 1997.
«Je dois tuer quelqu’un en moi, même si je ne sais pas trop comment m’y prendre», écrit-il au début de son sevrage. Et plus loin: «J’essaie, à ma manière et plus simplement, de faire entrer l’homme que je suis devenu dans la maison de la rencontre et de la réparation. » On ne saurait mieux dire, en mots émaciés «le plus possible», puisque la réparation éventuelle va passer par la rencontre, avec soi-même autant qu’avec les autres. Dans ce lieu clos, en pyjama réglementaire, dans un «va-et-vient de petites choses», chacun erre autour de lui-même, tous «plus ou moins endormis» par les anxiolytiques, Mady toute maigre avec sa «simple petite rose du regard», Denis aux ailes brisées qui se bourre de biscuits sans grossir, ou Bernard, Mickey, Raymonde cherchant «un habitant qui n’est plus dans la maison». Sur la trame de ce désarroi quotidien, Thierry Metz ressuscite la vie par ses mots qui chantent et gémissent en alternance, sans lyrisme exalté ni sans pathos.
Or c’est avec la même élégance blessée, aussi délicate qu’incisive, que Sylvain Thirolle habite le verbe et la présence de l’écrivain, en complicité parfaite avec l’accordéoniste Jean-Jacques Franchin. Dans une mise en scène et une adaptation de Marc Feld, L’homme qui penche restitue admirablement, avec un excellent contrepoint de l’image et du verbe, la matière existentielle et poétique arrachée par Thierry Metz au silence et à la peine. Rien d’édifiant ni de complaisant non plus dans l’échec, comme si la soif persistante en désignait une plus fondamentale, dont rien n’est dit au demeurant…
JEAN-LOUIS KUFFER
Note:Vidy, La Passerelle, jusqu’au 14 décembre. Durée: 1 h 15. Loc.               021 619 45 45       . www. vidy. ch